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extrait du chapitre consacré à la cétoine dans les "Souvenirs entomologiques" de Jean-Henri Fabre. |
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Jean-Henri Casimir Fabre naît le 21 décembre 1823 à Saint-Léons du Lévezou (Aveyron). Il séjourne de nombreuses années au mas de l'Harmas, à Sérignan du Pour en savoir davantage, voir par exemple http://www.musee-jeanhenrifabre.com/ En 1951 sort le film « monsieur Fabre », réalisé par Henri Diamant-Berger. Pierre Fresnay y joue le rôle titre. Pour l’anecdote, c’est la première apparition de Patrick Dewaere ou cinéma. Il a alors… quatre ans. |
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Qui ne l'a vue, pareille à une grosse émeraude couchée au sein d'une rose, dont elle relève le tendre incarnat par la richesse de sa joaillerie ? En ce lit voluptueux d'étamines et de pétales, elle s'incruste, immobile ; elle y passe la nuit, elle y passe le jour, enivrée de senteur capiteuse et grisée de nectar. Il faut l'aiguillon d'un âpre soleil pour la tirer de sa béatitude et la faire envoler d'un essor bourdonnant. A voir, sans autre information, la paresseuse en son lit de sybarite, on ne se douterait guère de sa gloutonnerie. Pour se sustenter, que peut-elle trouver sur une rose, sur un corymbe d'aubépine ? Tout au plus une gouttelette d'exsudation sucrée, car elle ne broute pas les pétales, encore moins le feuillage. Et cela, ce rien, suffirait à ce grand corps ! J'hésite à le croire. La première semaine du mois d'août, je mets en volière une quinzaine de Cétoines qui viennent de rompre leurs coques dans mes bocaux d'éducation. Bronzées en dessus, violacées en dessous, elles appartiennent à l'espèce Cetonia metailica Fab. Je leur sers, suivant les ressources du jour, des poires, des prunes, du melon, des raisins. C'est bénédiction que de les voir festoyer. Les attablées ne bougent plus. Rien, pas même un déplacement du bout des pattes. La tête dans la purée, souvent même le corps noyé en plein dans la marmelade, on lippe, on déglutit, de jour, de nuit, à l'ombre, au soleil, sans discontinuer. Soulées de sucrerie, les goulues ne lâchent prise. Affalées sous la table, c'est-à-dire sous le fruit diffluent, elles pourlèchent toujours ; en cette béate somnolence de l'enfant qui s'endort avec la tartine de confiture aux lèvres. Aucun ébat dans l'orgie, même lorsque le soleil donne bien ardent au sein de la volière. L'activité est suspendue, tout le temps appartient aux liesses du ventre. Par ces chaleurs torrides, on est si bien sous la prune reine-Claude, suçant le sirop ! En telles délices, à quoi bon l'essor dans les champs où tout est brûlé ? Nulle n'y songe. Pas d'escalade contre le grillage de la volière, pas d'ailes brusquement étalées en un essai d'évasion. Cette vie de bombance dure déjà depuis une quinzaine sans amener la satiété. Telle durée de banquet n'est pas fréquente ; on ne la trouve pas même chez les Bousiers, eux aussi fervents consommateurs. Lorsque le Scarabée sacré, filant sa cordelette ininterrompue de scories intestinales, s'est tenu une journée sur un morceau de choix, c'est tout ce que peut se permettre le goinfre. Or voici deux semaines que mes Cétoines sont attablées à la confiserie de la prune et de la poire, et rien n'indique encore qu'elles en aient assez. A quand la fin de l'orgie, à quand les noces et les soucis de l'avenir ? Eh bien, de noces et de soins de famille, il n'y en aura pas dans la présente année. C'est différé à l'an prochain : retard singulier, en désaccord avec les usages habituels, très expéditifs en ces graves affaires. C'est la saison des fruits, et la Cétoine, passionné gourmet, veut jouir de ces bonnes choses sans être détournée par les tracas de la ponte. Les jardins ont la poire fondante, la figue ridée dont l'œil s'humecte de sirop. La friande en prend possession et s'y oublie. Cependant la canicule se fait de plus en plus implacable. Chaque jour, comme disent nos paysans, une bourrée de plus s'ajoute au brasier du soleil. Comme le froid, la chaleur en excès suspend la vie. Alors, pour tuer le temps, gelés et rôtis sommeillent. Les Cétoines de ma volière se terrent dans le sable, à une paire de pouces de profondeur. Les fruits les plus sucrés ne les tentent plus, il fait trop chaud. Il faut la température modérée de septembre pour les tirer de leur torpeur. A cette époque, elles reparaissent à la surface ; elles s'attablent à mes écorces de melon, elles s'abreuvent à un grappillon de raisin, mais sobrement, en brèves séances. Ont disparu, pour ne plus revenir, la fringale du début et ses interminables ventrées. Viennent les froids. De nouveau mes captives disparaissent sous terre. C'est là qu'elles passent l'hiver, protégées seulement par une couche de sable de quelques travers de doigt. Sous cette mince couverture, en leur abri de planches ouvert à tous les vents, elles ne sont pas compromises par les fortes gelées. Je me les figurais frileuses ; je les trouve d'une remarquable résistance aux rudesses de l'hiver. Elles ont gardé le tempérament robuste des larves, qu'autrefois j'admirais durcies dans un bloc de neige congelée et revenant après à la vie par un dégel ménagé. Mars n'est pas fini que l'animation reparaît. Mes enterrées surgissent, grimpent au treillis, vagabondent si le soleil est doux, redescendent dans le sable si l'air fraîchit. Que leur donner ? Il n'y a plus de fruits. Je leur sers du miel dans un godet de papier. Elles y viennent sans assiduité bien marquée. Trouvons mieux à leur goût. Je leur offre des dattes. Le fruit exotique, exquise pulpe dans un sac de mince épiderme, leur agrée très bien malgré sa nouveauté: elles ne feraient pas plus de cas de la poire et de la figue. La datte nous conduit en fin avril, saison des premières cerises. Nous voici revenus aux vivres réglementaires, les fruits du pays. Il en est fait consommation très modérée : l'heure est passée des prouesses gastriques. Bientôt mes pensionnaires deviennent indifférentes à la nourriture. Je surprends des pariades, signe d'une prochaine ponte. En prévision des événements, j'ai disposé dans la volière, à fleur de terre, un pot plein de feuilles brunies, à demi corrompues. C'est là que, vers le solstice, je les vois pénétrer, tantôt l'une, tantôt l'autre, et quelque temps y séjourner. Puis, les affaires terminées, elles remontent à la surface. Une à deux semaines encore, elles errent ; finalement elles se blottissent dans le sable à peu de profondeur et périssent. Les successeurs sont dans le pot à feuilles pourries. Avant que juin soit terminé, je trouve en abondance, dans le tiède amas, des œufs récents et de très jeunes larves. J'ai maintenant l'explication d'une singularité qui n'a pas manqué de jeter quelques troubles dans mes premières études. En fouillant le grand tas de terreau qui, dans un coin ombragé du jardin, me fournit chaque année riche population de Cétoines, il m'arrivait, en juillet et août, de rencontrer sous ma houlette des coques intactes, qui devaient prochainement se rompre sous la poussée de l'insecte inclus ; je trouvais aussi la Cétoine adulte, sortie le jour même de son coffret, et tout à côté je cueillais aussi des larves très jeunes, en leurs débuts. J'avais sous les yeux l'insensé paradoxe de fils nés avant les parents. La volière a fait plein jour sur ces obscurités. Elle m'a appris que la Cétoine, sous la forme adulte, vit une année entière, d'un été au suivant. La coque se rompt pendant les ardeurs estivales, en juillet et août. Il serait de règle, la saison s'y prêtant, de s'occuper aussitôt de la famille, après quelques ébats nuptiaux. Ainsi se comportent généralement les autres insectes. Pour eux, la forme actuelle est une floraison de durée temporaire, que les exigences de l'avenir utilisent au plus vite. La Cétoine n'a pas cette hâte. Grosse mangeuse elle était en son âge de ver pansu, grosse mangeuse elle reste sous les somptuosités de sa cuirasse d'adulte. Sa vie tant que les chaleurs ne sont pas trop accablantes, elle la passe à la confiserie des fruits, abricots et poires, pêches, figues et prunes. Attardée dans ses lippées, elle oublie le reste et remet la ponte à l'année suivante. Après la torpeur de l'hivernation dans un abri quelconque, elle reparaît dès les premiers jours du printemps. Mais alors les fruits manquent, et la goulue de l'été dernier, devenue sobre d'ailleurs, soit par nécessité, soit par tempérament, n'a d'autre ressource que l'avare buvette des fleurs. Juin venu, elle sème ses œufs dans un amas de terreau, à côté des coques d'où va sortir un peu plus tard l'insecte adulte. On a de la sorte, si l'on n'est au courant de la chose, la folle apparence de l'œuf précédant la pondeuse. Parmi les Cétoines parues dans le courant de la même année, deux générations sont donc à distinguer. Celles du printemps, hôtes des roses, ont passé l'hiver. Elles doivent pondre en juin et périr après. Celles de l'automne, passionnées de fruits, ont récemment quitté leurs habitacles de nymphes. Elles hiverneront et feront leur ponte vers le solstice de l'été suivant. Nous sommes aux plus longs jours ; c'est le moment. A l'ombre des pins et contre le mur de clôture est un amas, de quelques mètres cubes, formé de tous les détritus du jardin, surtout de feuilles mortes cueillies à l'époque de leur chute. C'est la fabrique à terreau pour les besoins de mes cultures en pots. Or, ce banc de pourriture que travaille, qu'attiédit une lente décomposition, est un Eden pour les Cétoines en leur état larvaire. Le ver bedonnant y fourmille, trouvant là provende copieuse en matières végétales fermentées, et douce température, même au cœur de l'hiver. Quatre espèces l'habitent, excellemment prospères, malgré les tracas que leur vaut ma curiosité. La plus fréquente est la Cétoine métallique (Cetonia metallica Fab). C'est elle qui me fournit la majeure part des documents. Les autres sont la vulgaire Cétoine dorée (Cetonia aurata Linn.), la Cétoine d'un noir mat (Cetonia morio Fab.), enfin la petite Cétoine drap-mortuaire (Cetonia stictica Linn.). [...]
Souvenirs entomologiques, Jean-Henri FABRE |



Comtat, près d'Orange.Il est l’auteur de nombreux ouvrages scolaires, de poèmes en français ou en provençal. Il est surtout connu pour ses Souvenirs entomologiques, publiés de 1870 à 1889 et souvent réédités. Il meurt le 11 octobre 1915 à Sérignan-du-Comtat (Vaucluse).
[...] Parmi les invités aux fêtes du lilas, la Cétoine mérite mention très honorable. Elle est de belle taille, propice à l'observation. Si elle manque d'élégance dans sa configuration massive, carrément coupée, elle a pour elle le somptueux : rutilance du cuivre, éclair de l'or, sévère éclat du bronze tel que le donne le polissoir du fondeur. Elle est une habituée de l'enclos, une voisine, et de ce fait elle m'épargnera des courses qui commencent à me peser. Enfin, condition excellente quand on désire être compris de tous, elle est connue de chacun, sinon sous sa dénomination classique, du moins comme objet non étranger au regard. 