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Mercredi 30 avril 2008

Oh ! ce mauvais titre, oh ! ce vilain calembour aux résonances pipolo-politiques pour annoncer ici de prochains articles qui commémoreront, à mon modeste niveau, le bicentenaire de Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval ! C’est honteux, n’est-ce pas ? Pardon, je n’ai pas pu résister. Mais je suis presque sûr que le bon Gérard en aurait souri un instant, lui qui s’était imaginé par des étymologies tarabiscotées (c’était dans l’air du temps et des livres qu’il dévorait) une généalogie fantastique où il descendait des plus grands de l’univers, empereurs, familles princières et héros de tous les âges ; la Reine de Saba même quand la réalité et le songe se fondaient intimement en l’unique univers où il vivait, hors des limites de son époque et de l’espace infiniment petit du monde réel.

Nota : les lignes qui suivent ne sont que des considérations personnelles particulièrement moroses qui n’ont pas vraiment, en apparence, à voir avec Nerval. Si – comme je le conçois – le poète seul vous intéresse, abandonnez-les à l’instant et attendez l’article qui suivra.

Il me faut avouer que j’ai longtemps hésité avant de faire repartir ce blog. Cent fois depuis des semaines j’ai voulu cliquer sur le bouton de sa suppression définitive, cent fois j’ai tergiversé et renoncé. C’est que l’envie d’écrire m’avait passé et que je me demandais si cette disparition virtuelle n’était pas indispensable, puisque plus rien à dire ne me venait. Je ne paraissais plus que pour poser de petits messages aimables (enfin je crois) sur les blogs amis, sur le « wizzz » de Télérama, mais le courage et l’inspiration me manquaient  pour en faire davantage. Il n’y a d’ailleurs pas qu’Internet où je ne m’exprimais plus. J’avais abandonné amis et famille pour me réfugier plus encore qu’avant dans la plus morose des solitudes. C’est seul que j’ai passé Noël, le Jour de l’An et Pâques et je passerai ainsi toutes les fêtes du calendrier, qui n’ont pas plus d’intérêt que les jours ordinaires. Je vivais confiné, tâchant sans y parvenir de récupérer les forces qu’une profonde déception m’a fait perdre en ce début d’année, tant physiquement que moralement, une de ces blessures intérieures qui à mon âge ne guériront plus, le vide est trop profond. Je devrais d’ailleurs parler au présent de mon confinement auquel je me condamne, puisque l’isolement fut depuis toujours mon seul remède pour me soulager des heures mauvaises, aussi amer et difficile à avaler qu’il soit.

Dans cet état, il est évident que s’exacerbe mon penchant naturel au pessimisme – qu’il m’était naguère encore possible de ne pas voir puisqu’une lumière en défaisait l’ombre - et ce n’est plus seulement une sourde inquiétude qui me saisit à l’encontre de ce nouveau siècle où je me suis égaré, mais un profond dégoût. Il me semble que chaque jour qui passe est une étape de plus vers le désastre total, il m’apparaît que le monde est plus fou qu’il ne l’a jamais été, il m’est certain que l’humanité est déjà en équilibre instable au bord de la falaise fatale. Les futures victimes savent qu’elle s’effrite et va s’effondrer sous les coups de talons des spéculateurs criminels, des apprentis sorciers inconscients ou autres canailles mégalomanes et sanguinaires qui n’ont qu’une devise : « struggle for life », mais ils ne font rien pour les empêcher de nuire – sauf à gémir sans cesse - par cette mollesse d’esprit et cet aveuglement volontaire dont ils sont coupables. Bien sûr, on proteste parfois ici ou là contre la pollution de la planète, le réchauffement climatique, les marées noires, les atteintes à la biodiversité, on croit se révolter pour la défense des libertés des hommes et des peuples, on fustige les capitalistes fauteurs de guerre et de famines mais on a en portefeuille des SICAV qui rapportent des dividendes – dont on veut ignorer l’origine spéculative – et on est toujours prêt à quelques entorses à sa morale pour autant que cela facilite sa vie ou celle de ses proches, on se laisse sciemment embobiner par les tours de passe-passe du soi-disant progrès, on bêle à la Révolution en ne l’espérant pas. Cette veule attitude n’est pas nouvelle, mais elle n’a jamais été selon moi aussi évidente qu’en ce XXIe siècle commençant si mal qu’on ne sait s’il finira ; il ne pouvait en être autrement quand on sait ce que fut le XXe siècle dont il est le rejeton !

Bien entendu, je ne m’accorde aucun non-lieu dans cette lâcheté collective vis-à-vis de la désastreuse économie du monde, dont on commence déjà à ressentir béatement les premiers effets négatifs aussi sûrement que la fonte des glaciers polaires. Pour mon cas, la technologie d’aujourd’hui – toute polluante qu’elle soit - facilite mon isolement, elle me permet par exemple avec le maximum de confort d’observer ce monde en déliquescence sur mon grand écran de télévision sans sortir de chez moi, et grâce aux commandes par Internet de limiter mes contacts avec l’extérieur à deux sorties par semaine - à la grande surface alimentaire et chez le buraliste - attendant pour le reste que le facteur m’apporte mes colis à domicile.

Mais je vais en rester là pour aujourd’hui. J’ai bien encore écrit quelques lignes aussi pessimistes – ou plutôt réalistes – sur le siècle, sur le capitalisme tentaculaire et triomphant qui nous pourrit la terre, sur l’individualisme qu’on culpabilise alors qu’il est devenu l’unique et précaire refuge contre l’oppression d’un monde déshumanisé, sur le degré de sociabilité différent pour chaque individu qui empêche qu’une solution collective universelle puisse être viable (socialisme, communisme et autres utopies) sans opprimer personne ; ce sera – peut-être- pour une autre fois, pour un autre article.


Par hasard (est-ce vraiment un hasard?), ma lecture actuelle de Schopenhauer m’a fait découvrir ces jours derniers les quelques lignes suivantes, que j’ai trouvées épatantes pour achever d’une touche de noir brillant mon sombre tableau. Ce n’est pas un propos sur l’effondrement prochain de la falaise où nous nous pressons, mais le réalisme du philosophe sur la nature humaine me convient tout à fait pour conforter mon pessimisme. Ce à quoi les plus indécrottables optimistes trouveront que ces lignes ayant été écrites par Schopenhauer en 1840 et qu’on s’en est toujours sorti avant et après cette date malgré la sauvagerie de la nature humaine qu’il y exprime, même dans les pires catastrophes, il n’y a aucune raison pour que le monde et l’homme ne continuent pas à brinquebaler longtemps encore comme ça, notre époque (qui n’est cependant pas la mienne, je cède ma part pour sa valeur réelle, c'est-à-dire pour rien, si vous la voulez) n’étant pas conséquemment à l’universalité de ses propos pire qu’une autre !

Alors, comme je suis déjà bien long (et fumeux, me diront beaucoup), que Nerval m’attend et qu’il est autrement plus intéressant que mes sombres divagations, je me contente de les recopier pour terminer.


« […] Maintenant, je prie le lecteur d’y songer, la maxime de l’injustice, le règne de la force substitué à celui du droit, bien loin qu’on ne puisse même la concevoir, se trouve en fait, en réalité, la loi même qui gouverne la nature, et cela non pas dans le seul règne animal, mais aussi parmi les hommes : chez les peuples civilisés, on a essayé, par l’organisation de la société, d’en arrêter les conséquences fâcheuses ; mais à la première occasion, en quelque lieu, en quelque temps qu’elle se présente, dès que l’obstacle est supprimé ou tourné, la loi de nature reprend ses droits. Au reste, elle continue à régner sur les relations de peuple à peuple ; et quant au jargon, tout plein du mot de justice, qui est d’usage entre eux, c’est là, chacun le sait, pure affaire de chancellerie, de style diplomatique ; ce qui décide de tout, c’est la force dans sa rudesse. Sans doute aussi, une justice toute spontanée se fait jour, et à coup sûr, à l’aide de ces lois ; mais pareil fait n’est jamais qu’une exception […] »

Schopenhauer, Le fondement de la morale, 1840, traduction A. Burdeau (édition Lacan, 1929, page 61)

par Christian Goubet publié dans : chroniques erratiques

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