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Dimanche 26 février 2006

deuxième partie

Ce samedi là, Bastien dévala son escalier comme à son habitude, dans un long roulement violent de tambour, à cause du béton armé de la cage d’escalier qui amplifie et fait résonner les pas.

- Tiens, Bastien est déjà dehors, pensa madame Renouzin, affairée à mettre en route ce fichu chauffe-eau à gaz qui lui explosera un jour à la figure, c’est sûr !

Bastien fila à la gare du RER, sauta au dessus du portillon, et s’engouffra dans le wagon. À la station Châtelet, rien à signaler. Les CRS n’étaient pas là à surveiller. Il se glissa derrière quelqu’un pour sortir. Il faut vous dire que dans cette station, si vous ne la connaissez pas, les portillons sont plus difficiles à franchir que d’en d’autres. On doit introduire son ticket magnétique dans une fente pour qu’un système électropneumatique enclenche l’ouverture d’une porte étroite à deux battants, à un pas devant, qui se referme illico dès que vous êtes passé. Le resquilleur n’a pour seule ressource que de coller promptement au dos d’un voyageur régulier, pour profiter de son droit de passage. Il trompe ainsi la vigilance de la machine, qui n’en est pas encore à compter le nombre de pattes et de têtes de ses clients.

Mais l’homme que Bastien embringua ne l’entendit pas ainsi ! Il avait payé, lui, et ne supporta pas qu’on profite à deux de son ticket. Il envoya dans l’estomac de Bastien un formidable coup de coude. Surpris, le gamin s’accrocha le pied dans la porte, fut déséquilibré, se cogna le bras et la tête sur l’appareil métallique où l’on présente et récupère son ticket.

C’est ainsi que tout bascula. À demi assommé, Bastien chuta sur le tapis de caoutchouc entre la porte et l’introducteur de ticket. Le sol s’ouvrit soudain comme une trappe d’oubliette, et le gamin tomba dans un noir précipice !

Quand on n’a pas le talent de Lewis Caroll, on ne sait pas ne pas compter le temps de la chute dans un gouffre ! Ici, il me semble qu’elle dura peu. Bastien se retrouva très vite, les fesses endolories, recroquevillé sur le sol d’une sorte de caverne moussue, mal éclairée par des ampoules électriques nues accrochées aux parois. Sur le coup, Bastien crut avoir basculé dans une vignette de bande dessinée, ce qui ne le surprit qu’à demi, lui qui passait son temps, dans sa chambre, à s’évader dans les histoires les plus fantastiques et les pays les plus étranges. De chaque côté de son lit, c’était un étalage de vieilles BD et de bouquins de poche chapardés ou empruntés à la collection de son père, le seul trésor de l’appartement.


- Madame Renouzin ! Madame Renouzin !

La mère Trochois galopait après l’autre commère, qui, le cabas en main, filait à la supérette.

- Madame Renouzin, appela-t-elle encore. Il s’est passé quelque chose !
- Ah ?
- On a trouvé quelqu’un dans les caves. Assommé !
- Sans blague, madame Trochois ? Quelqu’un qu’on connaît ?
- Non ! Un SDF !
- Ah bon ! Vous me rassurez ! Un accident ?
- Vous croyez qu’un coup de marteau sur la tête c’est un accident, vous ?
- Oh ! Ah bien dites donc ! Qui a bien pu faire ça ?
- Ah ça ! Dites, madame Renouzin, vous êtes sûre que le Bastien, il ne rôde pas la nuit dans les caves…

 

Dans sa grotte, Bastien se tenait maintenant debout, hébété, endolori. Son postérieur le cuisait, sa tête le cognait, mais à priori pas de fracture, ni aux jambes, ni aux bras. Il regarda le plafond. Rien ! Rien que de la palpitante pénombre ! Pas de trace de l’ouverture par laquelle il était tombé. Il faisait tiède. Mais où était il tombé ? Dans les Catacombes ? Elles n’étaient pas ici. Dans les vieilles carrières de plâtre ? Pas davantage ! Dans les égouts ? Il n’y avait pas d’odeur ! Quand ses yeux furent habitués, il distingua au fond une sorte de couloir. Il hésita, mais entreprit enfin d’y aller voir. C’était un boyau rond, assez haut pour qu’on s’y tienne debout, qui serpentait vers on ne sait où, toujours éclairé par une guirlande d’ampoules électriques. Bastien avança, inquiet.

  À un détour, le ciment des parois laissa la place à un carrelage blanc, celui-là même qui recouvre les stations de métro, tandis que le chemin se faisait plus large, plus haut. Il pensa se trouver dans ces recoins secrets du métro, dans ces lieux bizarres que les voyageurs ignorent. En continuant, se dit-il, il arriverait bien dans un endroit plus connu, plus peuplé. Il se trouverait certainement à un moment ou à un autre derrière l’une de ces portes métalliques qui ponctuent de mystère les couloirs de correspondance.  

à suivre

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