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(suite) |
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IX |
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La Facel Vega déboucha sur la place, encore plus sinistre sous le double faisceau des phares et bifurqua au bout pour emprunter le chemin du cimetière. - Arrête moi ici quelques instants, Martin ! intima Déborah. La femme descendit et entra au Central. L’automobile projetait ses feux tamisés par la bruine sur les flancs de l’église et de la mairie, faisait luire la tôle des latrines et plus haut accentuait la monstruosité des gargouilles aux gueules grimaçantes. Soudain une sensation étrange saisit Martin Guénoir. Il ne voyait personne sur la place, mais il lui semblait qu’une foule houleuse et hostile s’approchait de la voiture. Jacques Sandedieu subissait souvent de tels cauchemars, où une troupe invisible d’ectoplasmes gluants l’encerclait et l’oppressait jusqu’à ce qu’il suffoque et se réveille. Il sentait qu’on secouait la voiture, il lui semblait qu’on tambourinait sur la carrosserie, mais n’entendait rien d’autre que le crépitement de la pluie sur le pavillon. Le phénomène cessa brusquement lorsque Déborah réapparût à la porte du Central, munie d’un panier d’osier. Elle s’était couverte d’un sombre imperméable à capuche. - Tu as peut-être faim et soif, Martin ? Non, Martin Guénoir, ou Jacques Sandedieu, n’avait ni faim ni soif, il n’éprouvait aucune sensation ni besoin. Les quelques biscuits secs et le café consommés dans la masure l’après-midi, tandis qu’il écrivait son manuscrit, lui avaient paru insipides. Le manuscrit ? Mais qu’avait-il écrit déjà ? Ah oui, il commençait ainsi : « Je suis un macchabée ! Je suis le cadavre de Martin Guénoir, romancier qui fut un temps célèbre avec une trilogie, Éros en noir, Éros en blanc et Éros en rouge. Je fis scandale avec mon autobiographie. Je fus lynché le 8 mai 1962 à Angoulvin-sur-Vieule, un bled pourri quelque part entre Berry et Limousin ! Et si vous pensez que c’est du flan, que c’est un mec bien vivant qui écrit ces lignes, vous vous gourez. Je suis revenu quelques heures dans mon patelin natal pour vous raconter ce que je n’avais pas dit dans mon bouquin Ils doivent tous crever. Et pour me marier aussi ! Mais commençons par le commencement. […] » La suite, Martin Guénoir ne s’en souvenait plus et il était reparti du manoir sans le cahier ni sa serviette de cuir à laquelle il tenait tant. En arrivant devant la masure, il remarqua que l’œil écarlate au sommet de la lanterne des morts semblait le fixer encore. Martin ralluma la lampe à pétrole puis s’affaira à ranimer le calorifère. Déborah déposa le panier sur le bureau, comme autrefois lorsqu’elle apportait à Martin des provisions prises au Central à l’insu de son père Fernand Brun, patron du café bar. Elle sortit d’abord une bouteille insérée dans un rafraîchissoir de terre cuite et deux flûtes à champagne, posa le tout sur le bureau, nappé avec la serviette blanche qui couvrait le panier. Puis elle déballa précautionneusement un pot de faïence blanche scellé à la cire qu’elle serra entre ses mains un long moment avant de le poser à côté de la lampe. Le couple ne se parlait pas. Martin regarda sa montre, la montre de Jacques Sandedieu. Il était minuit pile. L’homme eut un frisson. Combien de fois avait-il retrouvé Déborah dans cette masure délabrée et abandonnée achetée pour quelques francs par le futur romancier au fossoyeur ? Mais comme ce soir leur rencontre lui paraissait à la fois agréable et morbide ! Il ouvrit et servit le champagne dans l’atmosphère de ténèbres que la lampe jaunâtre et le foyer rougeoyant du poêle perçaient à peine. La femme ôta son chapeau à voilette noire et ils trinquèrent en silence, face à face, leurs regards fixés l’un dans l’autre. Martin ne trouva aucun goût à la boisson. Lui qui adorait le champagne ! Alors Déborah commença à dégrafer lentement sa longue robe noire. Elle était aussi belle, jeune et désirable qu’il y a cinquante ans. Avec qui Déborah allait-elle vivre cette fantasmagorique nuit de noces ? Martin Guénoir ou Jacques Sandedieu, qui avait dépassé la quarantaine et ne ressemblait guère au plus jeune et plus fringant Martin de retour d’Indochine ? Elle ne semblait pas s’en préoccuper et la perspective d’une nuit avec cette belle créature maintenant dévêtue enchantait tant Martin qu’il en oubliait ses interrogations sur les étrangetés de la situation et sur sa véritable identité. Leurs hautes ombres brisées par les sillons de solives dansaient sur le plafond. Il l’enlaça et l’embrassa. - « Éros en noir », puis « Éros en blanc », enfin « Éros en rouge », comme dans tes trois livres de l’amour alchimique, n’est-ce pas, mon bel assassin ? dit Déborah d’une voix suave et enjôleuse. |
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à suivre |



